Interview d’Amandine Crambes, Ingénieure-Urbaniste – Service Organisation Urbaine

expurbaines/ juillet 10, 2019/ Scénarios extrêmes

Quel est le point de départ de cette démarche ? 

L’année dernière, j’ai fini 3 grosses études avec mes collègues, une étude sur les nouveaux modèles économiques urbains, une étude sur la gouvernance liée à ça dans les villes, et une étude sur les données.

Et même si ces études sont excellentes et dès que quelqu’un les lit, les trouve super, je n’arrive pas à les faire passer à l’étape d’après, où les gens vont les lire d’eux-mêmes et vont aller chercher tous ces contenus sans avoir besoin d’un tiers.

Donc l’année dernière je me suis dis : comment faire pour que les gens, n’importe qui, aient envie d’aller lire ces études qui sont riches, qui sont le fruit de plusieurs mois voir plusieurs années de travail, et qui ont un réel impact sur ce que sera le futur de la ville ? 

De là on est parti en croisant les sujets, et notamment via les “scénarios extrêmes”. C’était le tout début où on entendait parler de la collapsologie, et en se disant peut-être que ce qui fait peur ou ce qui donne envie, ça va attirer les gens pour venir lire les études, donc on va entrer sur un angle dystopique, qui va partir des études réalisées et on va dérouler ces scénarios extrêmes pour aller vers une réalité d’application.

En gros c’était comment mettre de la communication et du marketing sur des études très techniques et scientifiques, avec des sujets émergents pour inciter à lire et à appliquer.

C’était quoi le contexte ? A l’ADEME, vous avez beaucoup d’études ?

A l’ADEME, parmi nos missions, on a aussi de produire des outils et des méthodes et explorer des sujets, donc de faire des études. Et à l’ADEME on a énormément d’études que l’on produit, que l’on écrit, on écrit des centaines d’ouvrages, expertises, avis par ans, qui sont toutes sur une magnifique médiathèque en ligne, où vous pouvez poser n’importe qu’elle question dans Google et écrire ADEME, vous êtes sûr qu’on a écrit quelque chose dessus durant ces 25 dernières années.

Cependant est ce qu’elles sont vraiment lues ? Non. Le constat qui a été fait c’est que à part, par un tout petit milieu et encore, même nous entre collègues, on ne lit pas les études qu’on produit. 

Et pourquoi passer par le côté scénario extrême ? 

Je trouvais que c’était une approche dans l’air du temps qui permettait d’interpeller. Ça pourrait être un scénario extrême ou n’importe quoi, mais ce qui me donnait envie de faire ça c’est que ça permettait d’interpeller, ou l’interpellation par le sentiment, de susciter une curiosité pour aller plus loin. Provoquer quelque chose pour donner envie de lire. 

Et aussi ce qui est intéressant avec cette idée de scénario, c’est de provoquer aussi des imaginaires et remettre quelque chose de sensoriel autour de sujets très techniques.

C’était quoi les différentes étapes tout au long de cette démarche ?

On a lancé un premier atelier pour tester l’idée l’année dernière au festival F.U.T.U.R.E.S,  c’était un atelier d’une demi journée où on s’est dit on va voir c’est une hypothèse, et on va tester ça auprès de gens et d’un public inconnu.
Il y avait un public professionnel mais aussi énormément de personnes qui étaient là et qui étaient non professionnelles sur le sujet. Par ce prisme d’ateliers on a fait des podcasts où on a enregistré des scénarios extrêmes, et on a voulu voir ce que ça provoquait chez les gens et si ça permettait de faire passer des messages. Messages toujours à partir des 3 études différentes qu’on avait produites.

Et ensuite on a fait une restitution, donc avec un autre groupe de gens, sur “pourquoi croiser ces études et tendre vers cette approche de curiosité sur les scénarios extrêmes. Donc ça c’était la première étape, ça avait l’air de marcher, les gens étaient content, les résultats qu’on a eu étaient plutôt bon mais comment transformer ça, cette production en outil opérationnel sur notre public cible : les collectivités et les techniciens.

Pour qu’on puisse s’adresser à notre cible il a fallu leur parler, et voir si c’était ça qui les intéressait, voir qu’est ce qu’ils en pensaient, leur montrer ce qu’on avait fait et il y a eu un certain nombre d’interviews, de questionnaires auprès des gens, qui nous ont dit “c’est hyper intéressant cette approche, mais c’est pas ce dont on a besoin”

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C’était un peu la déconvenue mais d’un autre côté c’était aussi le risque d’avoir des idées comme cela. Donc on est reparti du besoin de ces personnes, on va dire usagers et témoins, pour leur fournir un certain nombre de choses.
Ça c’est fait sur plusieurs étapes là encore, on a réuni des gens de l’ADEME, des gens de l’extérieur, des collectivités, des étudiants, des designers, vraiment un écosystème très large et très différent pour réfléchir à comment rendre nos études attractives pour qu’ensuite elles soient opérationnelles et que les gens les déclinent sur le terrain.

On a travaillé à  base d’hypothèses, de prototypages, de tests avec des personas, pour détailler des prototypes de solutions. Pour prouver qu’on pouvait faire différemment, répondre à des besoins tout en produisant des études. 

Ça a fait donc 4 hypothèses, une hypothèse quand même liée aux scénarios extrêmes puisque c’était le postulat de départ et que pour la continuité on voulait tester jusqu’où on pouvait aller.

Une hypothèse sur des kits d’appropriation de sujets pour faire soi-même des événements, réunions, conférences… de la production “clés en main” pour des personnes intéressées. Ces formats c’est quelque chose qu’on peut aussi mettre maintenant dans les cahiers des charges de nos études pour que ce soit systématique. 

La formation de pairs à pairs avec visite de terrain, c’est quelque chose qui est revenu, même si les outils numériques permettent beaucoup de choses, le contact et l’échange de pairs à pairs de l’expérience, c’est quelque chose qui est énormément recherché. 

Et enfin vu qu’on s’est confronté rien que sur cette étude là, à ne pas avoir assez bien analysé les besoins, en général à l’ADEME on travaille sur des sujets mais qui ne répondent parfois pas à des besoins terrains, mais on a besoin nous d’être dans la prospective et d’être précurseurs, cependant parfois il manque des choses.

Et ça on s’est appuyé sur la remontée de besoins via un chatbot qui permettrait aussi sur des questions très simples de vulgarisation d’orienter vers des études déjà produites. 

Ça c’est une deuxième étape un peu longue. 

La troisième c’est l’étape de prototypage et de tests de ces outils pour ensuite les intégrer et les diffuser surtout, et voir ils intéressent d’autres personnes aussi. Ce qu’on a décidé c’était d’avoir des outils et une “méthodologie complètement documentée et open source pour qu’elle soit reproductible et reproduite. On n’est pas les seuls à l’ADEME à produire des études, même on est pas les seuls à produire du savoir, et ce dont on se rend compte c’est que ce savoir est souvent pas ou mal diffusé donc autant organiser ce canal de diffusion tout en étant un peu vulgarisé. 

Là c’était la partie finale, on avait commencé avec FUTUR.E.S, on conclut avec FUTUR.E.S, là aussi avec une salle très éclectique de communicants, publicitaires, etc. on a refait le test de ces outils, de cette démarche, et donc re-validé qu’il fallait créer des savoirs mais si ces derniers ne sont pas lus, pas diffusés ou mal diffusés il n’y avait aucun intérêt.

Et donc si on voulait avoir une influence sur les imaginaires il fallait maquetter différemment tout ça. 

Intéressé par cette démarche ? Contactez le collectif Ouishare : yann.bergamaschi@ouishare.net